''LE PONT DES REGARDS''

ProjetlepontderegardsLE PONT DES REGARDS

Ce projet artistique traite essentiellement du regard que l'on pourrait avoir sur l'autre et par incidence, de celui que l'autre aussi porterait sur nous .

Le tourisme apporte tout, du bon évidemment , comme du moins bon, du dérangeant, voire, de l'indécent .

Il s'agit aujourd'hui d'offrir l'opportunité aux populations d'ici, d'inverser les rôles en photographiant les touristes.

On change les sujets et les cibles des appareils photos. La perspective change. Cela devra faire réfléchir sur les attitudes, les manières de se présenter devant l'autre .

Faire réfléchir sur la façon de représenter l'autre qui ne serait en fait, qu'autre soi-même, mais juste apparemment différent .

Amadou Kane Sy (décembre 2003)
BP : 15426 Dakar-Fann Sénégal

 

 

Lien:  http://universes-in-universe.

 

 

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Entretien avec Kan-si cf « le pont des regards » / « L’Universel ? Dialogue avec Senghor »

 

Tu as réalisé une installation photographique sur la passerelle qui mène de Joal à Fadiouth, y présentant face à face les portraits d'un certain nombre de touristes  et ceux des Sénégalais qui les avaient photographiés à ta demande. Comment t'est venue l'idée de ce travail que tu as intitulé Le Pont des Regards ?

 

J'aimais l'idée de travailler sur une passerelle qui est un lieu de jonction et peut symboliser les relations entre les cultures. Et surtout, à force de venir là, de voir les touristes photographier les gens, qu'ils le veuillent ou non,  j'ai eu envie d'inverser les rôles. C'est une tentative pour changer le regard, amener les occidentaux à comprendre ce qu'on ressent quand on est pris pour cible, l'intrusion, la violation que cela représente. Au-delà de ça, dans tous les lieux où il y a confrontation entre touristes et indigènes se pose la question de la perception que chacun a de l'autre. Le nanti vient photographier l'exotique, c'est presque de l'anthropologie. Il vient figer l'intimité des gens et il essaie de prendre des images qui ressemblent à ce qu'il attend. Cela dit, l'attitude des autochtones est également ambiguë. Les trois quarts des gens sont dérangés par cette situation et disent qu'ils n'y peuvent rien, mais certains y trouvent leur intérêt. Cela se voit dans l'artisanat proposé aux touristes, c'est l'illustration d'un jeu de dupes. La production artisanale que l'on trouve ici, à quelques exceptions près, n'a rien à avoir avec Fadiouth, c'est ce qu'on retrouve dans tous les lieux touristiques et certains touristes aiment acheter ça parce que cela correspond à ce qu'ils s'attendaient à trouver.

 

Les gens de Joal et de Fadiouth ont-ils accepté facilement de t'aider à faire ce travail ?

 

Cela a été plus difficile que je l'avais imaginé. D'abord, j'avais pensé travailler avec les guides, parce qu'ils sont des passerelles, des intermédiaires entre les touristes et les habitants. J'avais perdu de vue que le tourisme est leur gagne-pain, que ce n'est donc pas leur intérêt d'incommoder ceux qui les font vivre, même si ceux qui les font vivre n'ont pas une attitude correcte avec la population locale. Quant aux autres personnes à qui j'ai demandé de participer, ils adhéraient tous au projet, mais peu étaient prêts à passer à l'acte. C'est une question de pudeur, d'éducation : même s'ils savent qu'ils sont traqués, ils sont fiers.

 

Et les touristes, comment ont-ils réagi ?

 

Certains ont bien compris, ont dit : « C'est naturel, nous ne devrions pas photographier les gens sans leur demander leur accord. » D'autres, par contre, étaient scandalisés, furieux. La question de l'argent était souvent en filigrane, qu'on nous dise « Tu peux me photographier mais moi, je ne te ferai pas payer » ou, au contraire « D'accord, mais il faudra que tu me paies ».

 

Un jour, quand je m'étonnais de ce projet très différent des travaux que tu as réalisés auparavant, tu m'as dit être un artiste « activiste ». Considères-tu cette action comme une revanche ?

 

Je crois que celui qui a été traqué longtemps peut avoir une fois le droit d'inverser les rôles, de mettre celui qui prend dans la situation de comprendre ce qu'il prend. Et il me semble évident que les conditions du dialogue entre le blanc et le noir ont été établies par le blanc Mais je préfèrerais parler de riposte plutôt que de revanche. La riposte peut être une position de circonstance ; elle n'empêche pas, à long terme, la tolérance et le pardon auxquels le Coran nous invite. La riposte doit se faire d'abord par rapport à nous-mêmes : nous devons savoir quelle société nous voulons. Si les Africains sont capables d'inventer les modes de vie qui leur conviennent, cela gênera l'occident parce que c'est lui qui gère les choses. La question qui me préoccupe le plus, c'est de savoir comment on a pu créer des schémas qui ne nous correspondent pas, qui nous aliènent. Tant qu'on ne cerne pas ces schémas, on ne sait jamais si on n'est pas en train de faire le jeu de l'autre. Nous avons besoin de nous référer à une Weltanschauung qui soit vraiment la nôtre et que nous avons pour le moment du mal à percevoir. Quand nous y serons parvenus, nous devrons nous tourner vers l'autre.

 

 

Comment vis-tu ta position d'artiste africain dans les expositions occidentales ? N'as-tu pas, parfois, l'impression de servir d'attrait exotique et d'alibi ?

 

Je n'ai jamais vécu cela mais je sais que ce risque existe et que nous devons être extrêmement vigilants aux projets auxquels nous participons. Je crois surtout que lorsque nous aurons chez nous beaucoup plus de gens capables de s’investir dans l’élaboration et la mise en œuvre des projets artistiques, de concevoir des outils théoriques, cette question de l'Africain faire-valoir ne se posera plus.